Depuis la fin du déconfinement, j’ai eu la chance de me déplacer dans le sud de la France où j’ai pu expérimenter plusieurs climats. J’ai l’habitude de l’aridité gardoise. Mais quand je monte en Bourgogne, je m’attends plutôt à un temps maussade. Bien sûr, l’été est souvent agréable mais cette année, c’est carrément sec !
Comme j’aime beaucoup marcher, je tente une randonnée de cinq heures sous la canicule. On ne va généralement pas en Bourgogne pour admirer les paysages. Enfin, je veux parler de ma Bourgogne d’enfance : celle des champs de céréales à perte de vue (pour le reste, je n’ignore pas la grande variété des paysages de la région dans sa globalité).
Je n’arrive pas même à ressentir la nostalgie de mon enfance en regardant les alentours. Pourtant d’aucun pourrait y trouver une poésie à cette drôle de géométrie. A moi, ça me fait l’effet d’une terre comme une peau écorchée par les machines. Quelques bois à l’ambiance lugubre sont miraculeusement préservés mais régulièrement tronçonnés pour se chauffer. Et comme à beaucoup d’endroits les agriculteurs ont abandonnés d’élever du bétail, il n’y a plus d’utilité à préserver des zones d’ombre. Cette année, vous rajoutez la sécheresse et on croirait marcher dans un paysage désertique !

Du bétail sous un arbre

Mais si, il y a encore parfois quelques vaches sous un arbre!

Je vous invite à lire La Mort de la terre de Rosny Aîné, celui-là même qui a écrit la Guerre du Feu. Hasard de l’existence et alors que je découvrais le désert bourguignon, je me plongeais dans la vision apocalyptique de l’écrivain : il n’y a plus d’eau, les Hommes meurent. C’est clair et net. Mais avant eux et à cause d’eux, toutes les espèces animales et végétales sont mortes. Seuls subsistent une néo-espèce minérale et les oiseaux, qui ont beaucoup évolués. Le reste, c’est la dévastation.

couverture du livre La Mort de la terre

L’enjeu de l’eau. Il y a bien des endroits en France où l’on boit uniquement l’eau en bouteille même si le plastique n’est plus fantastique.  Peu de lieux où je me rends ne me renvoient pas à cette implacable constatation : l’eau est de moins en moins buvable (goût infect, taux de nitrate élevé…). Et si elle est rendue potable par des traitements coûteux, je ne crois néanmoins pas qu’elle soit bonne pour notre organisme. Pour ma part, j’ai la chance de vivre en moyenne montagne: l’eau y est encore merveilleuse. J’ai bien consciente de cette richesse au quotidien.
Mes sentiments sont mélangés et je n’ai que ces mots pour dire la colère que les actions de préservation et d’économie des ressources soient si lentes à être mises en place. On est tous bien d’accord pour dire qu’on est dans la merde, ça oui ! On a quand même fini par croire (à part Trump et quelques autres) aux prédictions des vieux écolos. On a intégré intellectuellement l’ampleur du réchauffement climatique. Par contre, dans nos chairs, dans nos coeurs, on est toujours dans le déni. Il n’y a qu’à se rendre aux caisses d’un supermarché pour s’en rendre compte : on se drogue toujours aux plastiques, aux sucres rapides et à la mauvaise viande, symboles ultimes de notre irrespect du Vivant, à commencer par nous-mêmes et notre descendance.

Mais revenons au désert bourguignon: j’ai du mal à en vouloir radicalement à ces céréaliers (dont j’ai partagé pour certains le banc de l’école). On les a lobotomisés à coup de révolution technologique, de rentabilité des parcelles, de machines démesurément chères. Ils continuent à polluer nos eaux et stériliser nos sols sous prétexte de nourrir l’humanité. Sans eux, point de salut. Leur grosse charrue défonce notre belle terre : ils sont exploitants agricole: ils exploitent, ils exploitent, c’est leur vocation. Un brusque sursaut de conscience et ce serait leur déprime assurée, déjà que le taux de suicide est très élevé chez les agriculteurs en général. Je n’ignore pas que certains ici ont amorcé il y a longtemps le virage de la bio. On se moque d’ailleurs de moins en moins de ces pionniers qui ont dû prouver la pertinence du système (baisse de rendement en début). On les imite encore timidement, on s’équipe de herses étrille pour limiter l’épandage de produits devenus chers: la finance avant la conviction écologique, of course! Mais qu’importe, si ça va dans le meilleur sens! Qu’on soit clair, je ne leur impute pas l’entièreté de la responsabilité dans la dégradation des ressources: je ne fais qu’observer autour de moi la réalité du paysage.

Quittons la Bourgogne sèche à présent pour retrouver les éleveurs d’une petite vallée des Alpes-Maritimes (je taierai par pudeur le lieu exact pour préserver leur anonymat, arguant que l’erreur est humaine et qu’on a droit à une seconde chance).
Ici, on manifeste contre les loups. Euh, non, on manifeste contre les gens qui font des documentaires sur les loups: on les insulte et on empêche la diffusion de leurs oeuvres. On menace par lettre anonyme. On porte des t-shirts salaces. On en a les moyens ici, on est appuyé par les chasseurs. A quel point faut-il être désespérés pour censurer la culture et se tromper de cible ? Pourquoi n’entendons-nous pas leur désespoir et ne trouvons-nous pas des compromis avant que les choses s’enveniment ? Peut-être devrions-nous patiemment attendre l’avènement d’une nouvelle génération d’éleveurs et de chasseurs néo-rurale et anti-spéciste ? Ou alors, faudra-t’il se résoudre au végétalisme, à défaut de bonne entente?
(Merci de ne pas me taxer pas de boboisme écologique, je suis diplômée « exploitante agricole » et titulaire du « permis de chasser ».)

Tout cela m’inquiète profondément, moi qui suis d’un naturel joyeux. La disparition de l’eau potable d’un côté (qui entraînera inévitablement son lot de migrants climatiques), les fusils entre de mauvaises mains de l’autre, tout cela ferait un bon roman de science-fiction si l’on était pas déjà en pleine réalité!
Je réitère mon invitation à lire le roman de Rosny Aîné : il paraît que les émotions produites par l’imaginaire agissent sur le cerveau humain comme si elles étaient produites par des faits réels. Dans ce cas, vous saurez vite si vous avez envie dans votre coeur que les espèces humaine et animales survivent à l’Anthropocène. Peut-être alors agirons-nous enfin et vivrons-nous, sortis de la torpeur, comme des Hommes?

Un lien pour trouver le livre en attendant: La Mort de la terre chez Flammarion.

Bonne lecture!

 

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